Un autre jour, alors que
nous faisions comme souvent le tour de l'aéroport de Yesilköy à
plusieurs voitures, un cousin nous suivait de très près en scooter.
J'avais confié le volant à un camarade de virées nocturnes.
Il faisait de rapides progrès, même après seulement deux leçons. Je
jouais l'inspecteur du permis de conduire... Se trompant de pédale
( ça peut se produire le jour de l'examen) et croyant débrayer, il
a freiné brutalement. Je revois la face du pauvre cousin heurter la
vitre arrière. Dans le choc, certes sans gravité, j'avais perdu mon
bouchon de réservoir. Impossible de le retrouver. Je l'ai remplacé
par un chiffon. Nous sommes rentrés à Bakirköy un peu honteux de
notre inconséquence. Le lendemain, je devais me rendre à Florya. Je
n'avais pas parcouru trente mètres que le moteur éternua, toussa,
suffoqua et que la 2CV se mit à sursauter dans un terrible râle
d'agonie...C'était ma première panne !
Je réussis à l'aide de tous
les enfants du quartier à la pousser jusqu'à la station-service la
plus proche. Le diagnostic du patron fut sans appel
:
- Seker
karbüratörde…
On avait glissé du sucre
dans le réservoir d'essence ! Qui avait bien pu me faire cette
vacherie ? Moi qui croyais n'avoir dans le quartier que des
amis...La voiture est restée sur place, le temps d'un nettoyage
systématique des pièces caramélisées. Le père d'Ilknur a absolument
tenu à régler la facture de la réparation.
Les premiers signes de
l'automne s'annonçaient peu à peu. Les 2CV étaient de plus en plus
nombreuses à quitter Istanbul par la Londra Asfalti. Certains
soirs, j'étais pris d'angoisse à la vue de gros nuages d'orage qui
barraient l'horizon du couchant. Et puis, pour tout dire, j'avais
reçu un télégramme de mon père, m'enjoignant de
rentrer.
Je sentais qu'il fallait
devoir me résoudre à quitter ce pays, cette famille, cette musique.
J'y avais rencontré des gens chaleureux, connu des joies
inimaginables, des frayeurs enfantines aussi, des accidents cruels,
un lynchage bestial sur une plage, une émeute sur un stade de
football. Un carambolage particulièrement violent occupait souvent
mes pensées et nourrissait mon indignation : une petite fille
gisait sur le bord de la route, le corps grossièrement enveloppé
dans un journal. La mère hurlait de douleur tandis que le père se
battait avec l'automobiliste responsable. Je revois ce petit corps
secoué de tremblements. J'avais la nausée. Des enfants déchiraient
petit à petit des coins du journal pour mieux voir le
cadavre...
Je rassemblai mes derniers
sous pour faire mes pleins d'essence et mes dernières forces pour
trouver la volonté de partir. Je laissai toute ma batterie de
cuisine à Amine, mon paquet d'enveloppes quasi vierge à Sema, deux
ou trois stylos à Sabih, qui, les larmes aux yeux, me serrait fort
dans ses bras. Puis, valises vides mais le coffre lesté de deux
énormes pastèques, je quittai la Yakut sokak en saluant dans
l'exubérance, à grands renforts de gestes démonstratifs. Je me
livrai à mon show favori de zigzags automobiles, pour en finir en
beauté, sur une pitrerie facile, propre à dissimuler mon émoi. Je
partais vers la Bulgarie, les vides- poche garnis à ras bord de
gâteaux au miel, de loukoums fondants de sucre glace, de encore
chauds. Je m'en allais rejoindre ma civilisation occidentale
baignée d'autres certitudes. Ma 2CV avait souffert en trois mois :
pare-choc arrière embouti, "karbüratör" très fatigué, rétroviseur
étoilé. Rien de grave en somme, eu égard aux aventures que j'avais
traversées. Un miracle même !
J'ai parcouru les
3000kilomètres qui me séparaient de la Normandie en 3 jours ! Une
folie ! Une inconscience d'analphabète ! Edirne...la Bulgarie dans
l'autre sens...Sofia...la frontière yougoslave...La voiture
embaumait l'Orient : pastèques, melons, loukoums, brochettes de
mouton...Pour la route, j'ai pris un jeune couple de stoppeurs
parisiens. Ils revenaient d'un séjour de six mois au Népal, après
avoir rompu leur contrat pour la grande aventure en Himalaya. Nous
dormions au bord des routes. Les nuits étaient belles, criblées
d'étoiles. Nous avons traversé l'Italie par le nord. Le pays me
sembla insipide avec son asphalte ordonnée, ses péages prohibitifs
et, sur les aires de repos, sa cohorte de revendeurs à la sauvette
de montres volées.
La Normandie
m'accueillit sous la pluie. J'avais perdu 14 kilos, peut-être aussi
la confiance de mes chers parents mais découvert sans doute le
secret de la vie.
JAC, le 6 février 2012
FIN
















